Eric RAOULT dans "Le Monde"
i elle n'est naturellement pas mentionnée dans les "scénarios de sortie de crise" distillés à l'Hôtel Matignon, la multiplication des actes de violences, constatée ces derniers jours en marge des manifestations anti-CPE, pourrait fournir à Dominique de Villepin, sinon une échappatoire, tout au moins un sujet de diversion. Les exactions des casseurs offrent déjà au premier ministre un moyen de pression implicite sur les organisations syndicales et étudiantes. Elles peuvent dissuader certains manifestants de redescendre dans la rue, et pèsent sur leurs représentants. François Chérèque a ainsi reconnu que ce climat de violence n'était pas étranger à leur décision d'accepter l'invitation qui leur avait été faite par le premier ministre de se rendre vendredi 24 mars à Matignon. "Il y a des violences, il y a une tension énorme, il y a risque de blessures (...), donc on doit aussi tenir compte du contexte. Nous avons décidé de faire un signe comme quoi nous ne sommes pas des irresponsables", a expliqué le numéro un de la CFDT,
Que les projecteurs de l'actualité se braquent davantage encore sur les casseurs, et la droite pourrait être tentée, cette fois, de déplacer le débat du terrain social, où elle est actuellement enferrée, vers le registre de la sécurité, qui lui est traditionnellement plus familier.
Soucieux d'être identifié à cette cause, le député (UMP) de Seine-Saint-Denis, Eric Raoult, a pris les devants. Dès le 18 mars, le maire du Raincy avait réclamé "le rétablissement de la loi anticasseurs", abrogée par la gauche en 1981. Le 23 mars - date de la manifestation parisienne au cours de laquelle 60 personnes (dont 27 policiers) ont été blessées, selon la préfecture de police de Paris -, M. Raoult a déposé une proposition de loi visant à sanctionner de deux ans de prison les "instigateurs", les "organisateurs", ainsi que "ceux qui auront participé volontairement" à une "action concertée" qui aura provoqué "des violences ou des voies de faits (...)". Pour l'instant isolé, ce type d'initiative pourrait recevoir un certain écho, à droite, dans un contexte de violences accrues et de blocage persistant sur le CPE. D'autant qu'il s'agit aussi pour la droite de ne pas être jugée par l'opinion comme responsable politiquement du désordre en raison de l'intransigeance du gouvernement.
Les responsables de gauche s'inquiètent de plus en plus ouvertement, compte tenu des risques de débordements, d'une possible stratégie de "pourrissement".
"ENTÊTEMENT"
Le pouvoir "n'est pas fâché qu'il y ait des incidents", a indiqué le premier secrétaire du PS, François Hollande. "On a parfois le sentiment que cela arrange un peu le gouvernement qu'ici ou là on discrédite les manifestants", a souligné l'ancien premier ministre socialiste, Laurent Fabius. "L'entêtement du gouvernement est en train de créer une situation extrêmement dangereuse", a renchéri le maire (PS) de Paris, Bertrand Delanoë.
Le porte-parole du PS, Julien Dray, a été plus explicite. S'interrogeant sur les "intentions réelles du gouvernement", le député de l'Essonne a formulé cette question : "Veut-il l'apaisement et le retour nécessaire à la tranquillité, ou joue-t-il délibérément la stratégie de la tension et de la violence ?"
L'attitude des forces de l'ordre, notamment lors de la manifestation du 23 mars à Paris, où des bandes ont pu s'en prendre de plus en plus violemment aux manifestants sans déclencher d'intervention policière, a été mise en cause. Le Mouvement des jeunes socialistes a réclamé "des explications du ministère de l'intérieur sur les consignes de non-assistance à personne en danger ordonnées aux policiers".
Député (app. PS) du Val-de-Marne, Roger-Gérard Schwartzenberg a déposé, lundi 27 mars, une proposition de résolution visant à la création d'une commission d'enquête "sur l'action des forces de l'ordre lors de la manifestation étudiante du 23 mars 2006 à Paris". Dans l'exposé des motifs de ce texte, le député s'interroge sur la "carence" ou le "calcul" de la Place Beauvau.
Le ministre de l'intérieur, Nicolas Sarkozy, a donné des consignes plus strictes aux forces de l'ordre, qu'il a reçues, ainsi que les responsables des services d'ordre syndicaux et étudiants, pour préparer la manifestation de mardi (Le Monde du 28 mars). Mais c'est sans doute davantage en tant que président de l'UMP que M. Sarkozy a ajouté cette mise en garde : "Les manifestations que nous connaissons depuis quelques semaines sont en train de changer de visage."
